Minerais stratégiques : les organisations criminelles sud-américaines infiltrent les chaînes d’approvisionnement mondiales
Itinéraires clandestins de l’or, mines sous contrôle de cartels, complicités locales : en Amérique latine, le crime organisé s’est emparé de l’exploitation des minerais stratégiques. Malgré les dispositifs de conformité instaurés par les grands groupes, des quantités massives d’or, de cuivre ou de coltan d’origine illégale parviennent sur le marché légal, finançant mafias et guérillas, déstabilisant les filières mondiales tout en dévastant les communautés locales.
L’or, plus profitable que le narcotrafic
Les cartels de la drogue et autres groupes criminels latino-américains se sont rués sur l’or au cours des deux dernières décennies. L’envolée du cours du métal, qui a été multiplié par onze depuis 2004 a rendu son extraction illégale « encore plus lucrative que le narcotrafic », observe le spécialiste péruvien César Ipenza. Ces bénéfices colossaux attirent une myriade de mafias toujours plus violentes, au point qu’en Colombie et au Pérou la valeur de l’or illicite exporté dépasse désormais celle de la cocaïne. « Avec l’argent de la drogue, on ouvre de nouvelles mines, on achète des machines (...). Puis l’or obtenu illégalement est vendu comme de l’or légal, car retracer l’origine de l’or est super complexe », résume une enquête de Mongabay Latam de 2023. En d’autres termes, l’or est devenu pour les cartels un moyen privilégié de blanchir des fonds. Echangeable librement, facile à fondre, il passe les frontières bien plus discrètement que des liasses de billets. Aux États-Unis, un expert note par exemple qu’un passeur doit déclarer du cash aux douanes, « mais pas s’il transporte de l’or dans ses bagages », rendant les frontières « poreuses » aux narcodollars convertis en lingots.
La diversification minière : l’exemple des Caballeros Templarios
Cette ruée criminelle ne concerne pas que l’or. D’autres minéraux stratégiques sont visés. Au Mexique, le cartel des Caballeros Templarios (ou cartel des Chevaliers Templiers), actif dans l’État du Michoacán, a fait main basse sur des mines de minerai de fer sur son territoire, profitant de la forte demande chinoise en acier. Selon un article d’El Pais, en 2013, « jusqu’à 50 % du fer exporté de cette région provenait de filières clandestines ». Le cartel échangeait le fer volé avec des trafiquants chinois, obtenant en retour les précurseurs chimiques nécessaires à la fabrication de méthamphétamine. La manœuvre s’est révélée si rentable que ce « cartel minier » était devenu l’une des principales sources de financement des Templarios. Face à cette infiltration, le gouvernement mexicain a fini par intervenir. En 2014, l’armée a saisi 119 000 tonnes de minerai de fer extraites illicitement dans le plus grand port de fret du pays, le port de Lázaro Cárdenas. Il en a également profité pour arrêter plusieurs ressortissants chinois impliqués. Toujours selon El Pais, l’opération a aussi mis au jour des « patios de acopio », de vastes entrepôts où le minerai illégal était stocké avant exportation. Les autorités ont dû militariser le port et reprendre le contrôle des mines locales, après l’assassinat d’un cadre du sidérurgiste Arcelor Mittal qui avait osé dénoncer les vols orchestrés par le cartel.
Des territoires entiers capturés : entre zones grises et groupes armés
Des jungles amazoniennes aux montagnes andines, l’extraction minière illégale s’est muée en fléau transnational. En Colombie, au Pérou, en Équateur, au Venezuela, au Brésil, des pans entiers de territoire riches en or, en coltan ou en autres minerais sont passés sous le contrôle d’acteurs criminels. La forêt amazonienne, en particulier, est devenue un sanctuaire pour ces trafics depuis le retrait des guérillas historiques. À Leticia, espace où se recoupent les frontières de Colombie, du Pérou et du Brésil, une alliance criminelle s’est formée. Elle rassemble des dissidents des FARC colombiennes, et gangs brésiliens, dont le Comando Vermelho. Ensemble, ils exploitent toutes les ressources de la région : drogue, or, bois précieux, mercure, et profitent de l’absence d’autorité étatique sur des milliers de kilomètres carrés de jungle. Une étude conjointe d’Insight Crime et de l’Institut Igarapé de 2023 constate que « des membres de l'armée opérant à Roraima ont été accusés d'avoir divulgué des informations sur des opérations contre l'exploitation minière illégale et d'avoir reçu des pots-de-vin en échange de leur inaction face au trafic de drogue et d'or. ».
Selon cette même enquête, dans le sud du Venezuela, l’ancienne guérilla colombienne de l’ALN (Armée de Libération Nationale) et d’autres factions armées se sont installées au cœur de l’Arc minier de l’Orénoque, une zone riche en or, diamants… et en coltan. Des dizaines de milliers de mineurs illégaux ont envahi le parc national de Yapacana, en territoire autochtone yanomami. Selon ce même rapport d’Insight Crime, une partie de l’or extrait illégalement là-bas est acheminée en avion jusqu’à Caracas et finit même dans les coffres de la Banque centrale vénézuélienne, ce qui pose également la question d’une possible implication étatique. En Amazonie brésilienne voisine, le puissant gang PCC (Primeiro Comando da Capital) s’est également infiltré dans les opérations d’or clandestines, notamment sur les terres yanomamis frontalières. On recense « plus de 1 000 pistes d’atterrissage clandestines disséminées dans la jungle », utilisées pour évacuer l’or par avion.
Même des zones a priori stables ne sont pas épargnées. Au Chili, premier exportateur de cuivre au monde, on observe une recrudescence de gangs organisés spécialisés dans le vol de cuivre. Des bandes armées attaquent des trains et des camions transportant des cathodes de cuivre depuis les mines du désert d’Atacama, décrochant en marche les lourds plaques de métal pour les revendre au marché noir. Selon le Fiscalia de Chile dans un article de 2025, entre fin 2024 et mi-2025, l’une de ces organisations a dérobé pour près de 500 millions de pesos de cuivre (soit environ 460 000 €) lors de raids ciblés contre des trains et entrepôts miniers, n’hésitant pas à faire feu en l’air pour intimider chauffeurs et gardes. Les autorités chiliennes ont fini par démanteler cette « bande des cathodes » en novembre 2025, révélant par la même occasion un vaste réseau de recel et de blanchiment des profits tirés de ces vols.
Les mécanismes d’infiltration des filières légales
Au vu de ces derniers paragraphes, l’exploitation de minerais sur le continent sud-américain apparait comme une pratique relativement répandue. Comment l’exploitation illégale de ces minerais parviennent-ils à intégrer les chaînes d’approvisionnement « conventionnelles » malgré les restrictions, et quels mécanismes utilisent-ils ?
Les criminels exploitent en réalité toutes les failles réglementaires et logistiques. D’abord, le mélange. L’or illégal est souvent fondu puis amalgamé à de l’or d’origine légale, ce qui rend sa traçabilité quasi-impossible. Au Pérou, un article d’Acento de 2025 estime que 77 tonnes d’or ont été produites de manière illégale en 2023. Une partie transite par des comptoirs ou des négociants la déclarent comme provenant de petits mineurs artisanaux. Dans les faits, environ 80 % de l’or produit en Colombie est illégal (et jusqu’à 90 % au Venezuela). Cette « production grise » alimente des réseaux parallèles. Ainsi en Équateur, une investigation d’Ojo Publico a mis en évidence une incohérence de 20,5 tonnes entre la production d’or officiellement déclarée et les volumes effectivement exportés sur 2014-2023. Autrement dit, plus de 20 tonnes d’or d’origine indéterminée ont été exportées vers les marchés internationaux sans traçabilité claire. Par ailleurs, un rapport de l’Organisation des États Américains (OEA) daté de 2021 confirme que des intermédiaires falsifient des factures de prétendus mineurs artisanaux pour justifier l'origine de l'or illégal. Une partie de cet or clandestin finit dans des raffineries ou chez des bijoutiers du monde entier, « grâce à un contrôle insuffisant des chaînes d’approvisionnement », comme le souligne le média équatorien Vistazo.
Reinfo : détournement de la formalisation par les réseaux criminels au Pérou
Ensuite, les criminels créent de fausses vitrines légales. Au Pérou, le programme Reinfo (Registre de formalisation minière) illustre ce détournement. Ce registre, lancé en 2017, devait permettre aux petits orpailleurs de régulariser leur activité. Mais en pratique, il a été pris d’assaut par des réseaux mafieux qui l’utilisent comme couverture administrative. « Le Reinfo s’est transformé en permis de complaisance pour des activités illicites », dénonce l’ex-vice-ministre de l’Intérieur péruvien Ricardo Valdés, et ajoute dans un article d’Acento de 2025 « qu’il est utilisé par le crime organisé pour monter des sociétés-écrans et blanchir leurs métaux ». Tant qu’un lot d’or est associé à un mineur inscrit « en cours de formalisation », les autorités ne peuvent en empêcher le transport ni la vente. En clair, du minerai extrait illégalement peut circuler sans entraves sur le territoire péruvien dès lors qu’un document Reinfo l’accompagne. Conscient du problème après la récente tuerie de Pataz en 2025 (13 personnes massacrées par des bandes pour le contrôle d’une mine), le gouvernement a promis en 2025 de « dépurer » ce registre pour en exclure les faux mineurs. Chose faite. En juillet 2025, plus de 50000 mineurs ont été exclus du registre Reinfo pour non-respect des critères minimaux.
Topos del Frio : schéma d’une organisation rôdée
Un autre mécanisme central à l’infiltration des chaînes légales reste le blanchiment des minerais via des négociants tiers. En Amérique du Sud, les groupes criminels s’appuient sur un jeu d’intermédiaires. Il s’agit souvent de traders, de sociétés écran, d’importateurs, souvent installés dans des juridictions plus permissives.
Par exemple, le cas du réseau criminel Los Topos del Frio, documenté par un Case Study du même rapport de l’OEA de 2021. Actif au Pérou, ce réseau était géré par des clans familiaux locaux et soutenu par des financiers étrangers. Il comprenait entre autres des mineurs illégaux, des entreprises de transport, des usines de traitement, etc. Ses opérations utilisaient diverses techniques de blanchiment d'argent, notamment via des sociétés écrans et par le recours à des prête-noms.
Los Topos del Frio gérait la chaîne d'approvisionnement illicite en or en rémunérant des mineurs illégaux pour extraire illégalement de l'or dans des sites montagneux du département de La Libertad, au nord du Pérou. Une fois l'or extrait, il était stocké dans des entrepôts locaux avant d'être chargé dans des véhicules appartenant à des entreprises de transport liées au réseau. L'or était ensuite transporté vers des usines de traitement, notamment à Ica ou Lima pour être débarrassé de ses impuretés et transformé en lingots. Par la suite, l'or était livré dans des entrepôts proches de la côte, dont au port de Callao, après avoir été acheté par des ressortissants étrangers basés au Pérou qui finançaient l'opération illégale. Ces financiers utilisaient à leur tour de multiples sociétés écrans pour exporter l'or illégal. Enfin, cet or non-déclaré est dissimulé parmi les exportations déclarées de cuivre ou de zinc. Les destinations d'exportation comprenaient les Émirats arabes unis, l'Inde, la Chine, l'Allemagne, les Pays-Bas et la Suisse.
Ce document faisait mention du Reinfo, le Registre intégral de la formalisation minière. En effet, un élément notable des opérations criminelles de Los Topos est le rôle de ce registre (REINFO) dans la dissimulation de l'activité illicite. Le réseau comprenait de nombreux petits mineurs et des consortiums de mineurs artisanaux enregistrés auprès de REINFO et en cours de formalisation. Les protections offertes par ce registre permettaient le traitement de l'or illégal à l'intérieur du pays et masquait de la même manière son origine illicite.
La confusion entre mine légale extraction artisanale
Enfin, une enquête menée en 2021 par Ojo Público montre comment, dans des zones comme Puerto Libertador en Colombie, la frontière entre entreprises minières « légales » et structures liées à l’extraction illicite devient presque indiscernable. La société Minerales Córdoba, filiale canadienne disposant d’un titre officiel, coexiste avec des dizaines de groupes artisanaux opérant sans concession formelle, mais capables d’alimenter des chaînes d’approvisionnement entières. Cette superposition crée une confusion, et ce, jusque chez les autorités. D’autant que certaines exploitations artisanales fonctionnent avec une organisation, des machines et une manière de produire semblables à celles de petites entreprises, alors même qu’elles versent, selon la police, jusqu’à 8 milliards de pesos par mois (soit environ 1,8 millions d’euros) au Clan del Golfo pour pouvoir continuer à extraire.
L’enquête décrit aussi des tensions croissantes. La compagnie titulaire du permis cherche à faire cesser ces activités pour développer son projet de cuivre, tandis que les familles locales, dépendantes économiquement de cette extraction, accusent l’entreprise de vouloir les expulser d’un territoire où elles opèrent depuis des années. Viennent ainsi se matérialiser des blocages d’accès, des menaces, des interventions policières et une polarisation marquée entre mineurs artisanaux et « gran minería », chacun contestant la légitimité de l’autre dans un contexte dominé par l’absence d’État.
L’ensemble des exemples présentés témoigne d’une évolution du crime organisé sud-américain, qui ne se contente plus d’exploiter les routes de la drogue, mais investit également les filières minières stratégiques. L’extraction illégale d’or, de cuivre ou de coltan alimente aujourd’hui des économies criminelles transnationales, soutenues par des flux financiers opaques, des failles réglementaires persistantes et des complicités locales, parfois jusqu’au sein des forces de sécurité. En parallèle, les dispositifs de conformité des États et des entreprises ; registre de formalisation ou contrôles douaniers, sont systématiquement contournés ou instrumentalisés. Ainsi, les chaînes d’approvisionnement internationales absorbent, souvent sans le savoir, des volumes considérables de minerais issus d’activités criminelles, finançant de nombreux groupes criminels.
Axël Beckrich
SIE 29 de l’Ecole de Guerre Economique
BIBLIOGRAPHIE
Presse et enquêtes journalistiques
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Rapports et documents officiels
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https://www.oas.org/es/sms/ddot/docs/Tras-el-dinero-del-oro-ilicito-El-caso-de-Ecuador.pdf - IIMP (Instituto de Ingenieros de Minas del Perú). Más de 50 mil mineros fueron excluidos del Reinfo por no cumplir requisitos.
https://iimp.org.pe/noticias/interna/mas-de-50-mil-mineros-fueron-excluidos-del-reinfo-por-no-cumplir-con-requisitos-minimos
Sources académiques et travaux spécialisés
- Persee – Revue internationale et stratégique.
https://www.persee.fr/doc/rint_0294-3069_2014_num_99_1_1388
Autres sources
- OR.fr — Cours de l’or (historique).
https://or.fr/cours/or#historical-chart - Templars Route — Informations historiques.
https://www.templars-route.eu/es/la-historia-de-los-templarios/
