Alors que le marché du Cloud en France est en passe de dépasser celui des télécommunications[1], le contrôle de ce marché n’a jamais été aussi stratégique. Pourtant, certaines voix en France annoncent le combat perdu d’avance et envisagent déjà la suite, le combat de l’IA, comme si ce dernier ne découlait pas du premier. Dans ce contexte, nous nous apercevons que la guerre du Cloud ne peut être abandonnée. Alors que même au sommet de l’état, les mentalités semblent désespérément acquises à l’idée de se laisser dominer par les acteurs américains (voire chinois), certains luttent encore pour s’imposer dans un rapport du faible au fort.

Source : Livre blanc de KPMG sur le Cloud européen[2]
Ces initiatives, multiples mais souvent isolées, nous autorisent à espérer que la résistance n’est pas encore tout à fait vaine. Elles se heurtent toutefois à certains obstacles :
Techniques ou technologiques, et notamment de la combinaison des différentes briques technologiques qui font la complexité des services du Cloud ;
Financiers, ou comment réunir les financements gigantesques nécessaires au développement d’un acteur performant ;
Culturels, alimentés par des opérations d’influence et du lobbying en provenance directe des acteurs majeurs américains, mais aussi par la force des habitudes des utilisateurs finaux sur les outils existants (exemple : la suite Office de Microsoft) ;
Politico-juridiques qui ajoutent de la complexité au marché et auxquels les acteurs émergents ont souvent plus de difficultés à s’adapter que les leaders mondiaux ;
Mentaux, puisque de nombreux acteurs ont déjà intégré l’impuissance française ou européenne sur le sujet ;
Commerciaux ou marketing, enfin, dont la discipline est bien mieux maîtrisée par les acteurs américains.
La France est face à une situation de quasi-monopole américain sur le Cloud tous services avec plus de 70% de parts de marché dont la plupart pour AWS (Amazon), Azure (Microsoft) et GCP (Google).
Malgré les bonnes intentions affichées autour du Cloud souverain et les multiples initiatives publiques et privées pour y parvenir, la réalité ne semble pas aller dans le bon sens, du moins pas aussi vite que prévu.
Si les inquiétudes légitimes sur la souveraineté des données a permis un éveil des consciences sur l’importance de protéger les données des personnes et des entreprises françaises, la notion de souveraineté technologique, toute aussi importante pour équilibrer notre rapport de force avec les grandes puissances mondiales, ne semble pas préoccuper autant les élites franco-européennes.
Pire encore, certaines initiatives privées ou publiques européennes empêchent le traitement de ce problème en proposant des alternatives plus proches du “sovereignty-washing”[3] que du traitement du sujet dans son entière complexité.
Si nous ne voulons pas dépendre des technologies et des services américains pour le traitement et le stockage de ce qui s’avère notre trésor le plus précieux, nos données, il nous faut résoudre la question : de l’émergence d’un concurrent français sérieux et compétitif face aux géants du Cloud américain en l’abordant avec l’angle de toutes les problématiques qu’elle soulève.
Il se pourrait alors que le seul moyen de réunir aussi bien les différentes briques technologiques, les compétences à la fois techniques et stratégiques, et les financements nécessaires à la réalisation de nos nécessaires ambitions, serait de mettre en place, comme cela a été fait pour le marché de l’énergie ou du transport ferroviaire, un programme national, porté par l’état avec une vision plus lointaine que les prochaines élections.
Barrières techniques
Le premier obstacle qui se dresserait devant nous si nous souhaitions monter une solution Cloud complète offrant un service comparable aux principaux acteurs américains serait technique, ou technologique. En effet, la grande complexité technique du Cloud réside dans l’interconnexion de différents services qui rendent une solution exploitable à différents niveaux de service.
Contrairement à ce qui est souvent présenté, la valeur ajoutée des Cloud Providers que sont Azure, AWS ou GCP n’est pas seulement dans leur service de stockage à la fois flexible, sécurisé et hautement disponible. Elle réside, en outre, dans l’intégration de softwares, complexes et multiples présentant un intérêt aussi bien pour l’architecte technique qui gère l’infrastructure de son entreprise que pour l’utilisateur final. Les trois principaux types de services proposés sont :
IaaS : Infrastructure as a Service, assez simplement la mise à disposition d’infrastructures de stockage ou de puissance de calcul (CPU ou GPU pour du calcul matriciel).
PaaS : Platform as a Service, qui est la mise à disposition d’un environnement complet pour développer, tester et déployer des applications sans avoir à gérer les serveurs ni l’infrastructure sous-jacente (systèmes d’exploitation, bases de données, frameworks).
SaaS : Software as a Service, modèle où l’utilisateur accède directement à une application complète via internet, sans avoir à l’installer ni gérer quoi que ce soit. C’est le cas de services comme Gmail, Office 365 ou Salesforce par exemple.

Source : National Institute of Standards and Technology[4]
Bien souvent, les acteurs français ou européens ont des compétences ou des capacités proches de celles des Américains mais sur un sujet précis, ce qui les empêche de se constituer en alternative sérieuse, pour le moment, aux américains. OVH[5] par exemple, est très compétent techniquement sur la partie IaaS mais est difficile à prendre en main et à utiliser pour un architecte habitué aux solutions américaines car en retard sur les aspects logiciels pour la gestion de l’infrastructure notamment. En outre, elle propose peu, voire pas de SaaS intégrés performants connus du grand public comme peuvent l’avoir Google avec Gmail ou Google Drive et Microsoft avec la suite Office, Teams ou Outlook par exemple.
Il existe cependant des acteurs qui possèdent une expertise sur les briques technologiques des services, c’est le cas du Suisse Infomaniak[6], basé à 95% sur des solutions open-source, donc gratuites et qui propose des solutions performantes aussi bien aux besoins des particuliers que des entreprises. L’open-source offre l’avantage de faire appel à une communauté large de contributeurs du monde entier pouvant proposer des solutions non-soumises aux lois extraterritoriales américaines. Ce modèle résout donc partie la question technique, mais son modèle open-source porte en lui une autre source de problème : le financement.
Obstacles financiers
C’est probablement le sujet dont on entend le plus parler lorsque l’on parle du problème de l’émergence d’un Cloud réellement souverain : le financement. Imaginons que nous ayons résolu la question de la complexité technique liée à la construction d’un service Cloud compétitif complet. Au-delà d’avoir eu besoin de trouver les fonds pour dénicher les ingénieurs compétents (et de les avoir payés suffisamment pour les convaincre de ne pas aller chez Google, Amazon ou Microsoft), il vous faut maintenant des data centers. Deux solutions s’offrent alors :
« Louer » des espaces dédiés dans des datacenters existants ;
Construire nous-même nos datacenters partout où sont nos clients.
En prenant la première solution, qui requiert le moins d’investissements immédiats, on risque de se retrouver hébergé chez Equinix ou Digital Reality, les deux leaders mondiaux des datacenters qui sont… Américains. D’ailleurs, aucun acteur majeur existant dans ce domaine n’est européen, encore moins français, comme nous pouvons le constater dans le graphique ci-dessous :

Source : IDC MarketScape – Évaluation des fournisseurs de services d'hébergement d'infrastructures
de datacentres dans le monde en 2025 [7]
Problème : toute donnée hébergée par une entreprise américaine ou l’une de ses filiales, y compris à l’étranger, sont soumises au Cloud Act[8] et au Patriot Act[9] qui autorisent respectivement l’État Américain à récupérer les données pour les besoin d’une enquête juridique et le FBI à consulter les données hébergées sans notification ni mandat judiciaire.
Connaissant cela, mieux vaut tenter de trouver les quelques datacenters français ou européens qui existent. Je connais à ce titre le co-fondateur de Cloud2scale, start-up qui propose des services similaires à Equinix mais sous la bannière française dans huit datacenters répartis en Île-de-France. Un bon début mais qui sera un peu léger si nous souhaitons réellement conquérir les parts de marché des GAFAM.
Il nous reste donc la dernière option : faire comme font les grands Cloud Providers américains : construire nos propres datacenters. Pour ce faire, il nous faudra simplement réunir la bagatelle de 150 milliards de dollars pour égaler les investissements d’AWS, leader mondial pour ses investissements en datacenter pour la seule année 2026[10], et ce, sans compter les infrastructures déjà existantes.
Le constat est sans appel, le ticket d’entrée pour devenir un acteur majeur dans le marché du Cloud mondial est trop élevé pour n’importe quel acteur qui souhaiterait émerger… À moins d’être soutenu directement par l’état ! Il existe justement une initiative, « La Suite Numérique », créée en janvier 2024 par la DSI de l’Etat français « conçue pour le secteur public et réutilisable par tous » [11]. Il s’agit plutôt d’un ensemble de solutions de type SaaS conçues pour s’affranchir des technologies américaines, notamment des suites Microsoft Office et Google Suite. Elle propose pour le moment un service de messagerie instantanée et de visioconférence, un service de transferts de documents volumineux sécurisé, un éditeur de texte et un outil de tableur collaboratifs et un service de mailing.
Cette initiative montre bien le changement de mentalités quant à la dépendance vis-à-vis des États-Unis mais ne résout pas le problème du stockage de données de masse. Le projet a d’ailleurs été récemment critiqué pour son manque de gouvernance et de cohérence stratégique[12] qui empêche l’adoption générale de la solution rien que dans l’ensemble du service public.
De quoi décourager les investissements supplémentaires sur les infrastructures qui, devant s’ajouter aux (bien trop) faibles 55 millions d’euros depuis 9 ans, pourraient permettre de développer une vraie alternative française souveraine par le public. Pourtant, des voix s’élèvent, comme celles d’Arnaud MONTEBOURG et Natacha POLONY qui appelaient en octobre dernier dans une tribune au Figaro Vox la France a « faire preuve de la même ambition que pour le nucléaire dans les années 60 » [13], tout un programme donc.
Si le manque de cohérence des institutions publiques françaises et européennes est souvent pointé du doigt, c’est qu’il est notamment sujet à des opérations de lobbying par les acteurs américains du Cloud, introduisant un nouvel obstacle majeur à l’émergence d’un Cloud français compétitif : les opérations d’influence.
Opérations d’influence
Les GAFAM ne se contentent pas de proposer des services de haute qualité et de réinvestir massivement leurs profits dans de nouvelles infrastructures toujours plus importantes, ils sont également de grands lobbyistes.
Source : La représentation des intérêts des GAFAM depuis 2020, Articles et Analyses [14]
Les géants du Cloud ne vendent pas seulement de la puissance de calcul. Ils façonnent les représentations de la souveraineté numérique. Leur communication vante la fiabilité, la sécurité et la neutralité technologique, mais elle sert avant tout à ancrer la dépendance européenne à leurs infrastructures [15]. Sous couvert de « Cloud de confiance », ces acteurs pénètrent les marchés publics et privés et imposent leurs standards techniques comme normes industrielles, transformant le récit du partenariat stratégique en levier d’influence. Ces opérations d’influence visent directement les acteurs professionnels, qu’ils soient publics ou privés. On peut nommer par exemple le projet de « Cloud de confiance » « Bleu », issu du partenariat entre Capgemini (leader français de l’intégration du Cloud), Orange, et… Microsoft.
Les institutions publiques sont aussi devenues des cibles prioritaires des stratégies d’influence des GAFAM. Ceux-ci ont investi le champ du lobbying réglementaire à Bruxelles et à Paris, en plaçant leurs représentants au cœur des processus décisionnels[14]. Leurs investissements dans le domaine représentent plusieurs millions d’euros chaque année pour la France seule et sont incomparablement élevés comparés à ceux des acteurs français. Octave KLABA, fondateur et PDG d’OVH Cloud admettait lui-même ne pas être suffisamment en lien avec la sphère politique française[1]. En face, Amazon, Microsoft et Google (entre autres GAFAM) bénéficient d’accès privilégiés au pouvoir français, participant à la co-construction des politiques publiques tout en orientant la régulation européenne à leur avantage[16]. Ces démarches sont soutenues par des relais médiatiques, des initiatives éducatives et des partenariats privés qui légitiment leur présence au sein des administrations.
Le graphique ci-dessous illustre bien l’encerclement cognitif déployé par les GAFAM autour des institutions politiques françaises afin de mettre en avant leurs intérêts :
Source : La représentation des intérêts des GAFAM depuis 2020, Articles et Analyses [14]
On peut également souligner que l’État français contribue, via certains marchés publics, à financer directement des infrastructures américaines sous le label « Cloud de confiance » [17] dont l’artifice a été exposé plus haut. Cette infiltration douce transforme le tissu économique national en zone d’influence américaine, déléguant la souveraineté numérique au nom de la performance[18].
Le lobbying s’étend également à la sphère économique. Les GAFAM ont réussi à inscrire leurs services dans les chaînes de valeur des entreprises françaises, se présentant comme des partenaires incontournables d’innovation [19] . Je me permets d’apporter une expérience personnelle pour illustrer ce fait. J’ai travaillé durant trois ans pour l’un des principaux intégrateurs de Cloud français, qui travaille aussi bien avec des grands groupes privés que des ministères français. Le nombre de certifications concernant les Américains (Azure et AWS en tête) est incomparablement élevé par rapport à ceux des Français OVH, Scaleway (Xavier NIEL), ou encore Outscale (Dassault), qui suscite plus souvent les moqueries ou l’étonnement lorsque mentionnés dans le cadre d’un appel d’offres que l’intérêt.
L’opinion publique est elle aussi soumise à une bataille informationnelle continue. Les campagnes de communication des GAFAM exploitent le registre de la modernité et de l’efficacité pour banaliser la dépendance technologique[20]. Les récits de “transformation numérique” deviennent des instruments de persuasion : adopter leurs solutions serait un gage de progrès, refuser serait un retard stratégique. L’influence s’étend à l’éducation, la recherche et les partenariats sociétaux, créant un imaginaire collectif où l’innovation porte un drapeau américain[18]. En effet, n’avons-nous tous pas été biberonnés à la suite Office pour la bureautique, les boîtes Gmail, les visioconférences sur Teams depuis le confinement de 2020 et le fonctionnement de Google Drive ? Comment convaincre le grand public de changer ses habitudes pour adopter des solutions souveraines ?
Cette domination symbolique complète la domination économique et juridique. Les géants du Cloud façonnent les normes, financent les formations et orientent les décisions publiques[21]. Ils avancent masqués et mènent une guerre silencieuse où l’information remplace la coercition et où la dépendance s’impose par l’habitude. Dans cette guerre du Cloud, la première bataille n’est peut-être finalement pas celle des serveurs, mais celle des esprits et des mentalités[20].
François-Xavier Maignon (SIE 29 de l’Ecole de guerre économique)
Sources et références :
[1] : https://www.gdiy.fr/podcast/octave-klaba/
[2] : https://kpmg.com/fr/fr/insights/cloud/cloud-europeen.html#accordion-31abe32d39-item-912f79b28a
[3] : https://www.mailjet.com/fr/blog/marketing/marketing-washing/
[4] : https://nvlpubs.nist.gov/nistpubs/Legacy/SP/nistspecialpublication500-292.pdf
[6] : https://www.infomaniak.com/fr
[8] : https://en.gxpmanager.com/cloud-act-a-threat-to-european-business-data
[9] : https://www.nexa.fr/post/comprendre-le-patriot-act
[11] https://lasuite.numerique.gouv.fr/
[14] https://www.hatvp.fr/lobbying/actualites/la-representation-des-interets-des-gafam-depuis-2020/
