Le SCAF face à ITAR : une autonomie technologique européenne à l’épreuve des dépendances transatlantiques

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Malgré les désaccords persistants entre industriels français et allemands, Emmanuel Macron a appelé, le 1er octobre 2025, à « maintenir le cap » sur le programme franco-allemand du Système de Combat Aérien du Futur (SCAF). Symbole de l’ambition européenne d’autonomie stratégique, ce projet dépasse la dimension industrielle et s'inscrit dans une logique éminemment politique. Derrière l’affichage d’une souveraineté retrouvée se cache une réalité plus contraignante : la dépendance technologique vis-à-vis des États-Unis.

SCAF : l’ambition d’un leadership européen dans l’aéronautique de défense

Le programme SCAF a été lancé en juillet 2017 lors du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité. Sous l’impulsion d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel, son objectif est de doter la France, l’Allemagne et l’Espagne d’un avion de combat de sixième génération. Ce futur appareil doit remplacer le Rafale et l’Eurofighter Typhoon à l’horizon 2040. Le SCAF se veut un écosystème complet de combat collaboratif, reliant avions, drones et moyens de commandement via un cloud tactique. Le tout avec intelligence artificielle (IA) intégrée. Conçu comme futur pilier de souveraineté, il repose sur un développement de technologies entièrement européennes afin d'éviter toute dépendance étrangère.

Un projet au cœur des tensions géopolitiques et industrielles

Le SCAF s’inscrit dans un contexte géopolitique de plus en plus instable. La guerre en Ukraine a ravivé la question de la dépendance militaire européenne, tandis que le  désengagement américain a renforcé la nécessité d’une défense autonome. Face à cette incertitude, le programme incarne la volonté de bâtir une capacité de défense européenne réellement autonome. Mais derrière l’ambition politique, le SCAF se heurte à trois défis majeurs.

Le premier est de nature économique. Avec un coût estimé à 100 milliards d’euros, le SCAF est l’un des projets militaires européens les plus ambitieux jamais lancés. Il implique un financement de long terme, réparti entre les pays membres, dans un contexte budgétaire déjà contraint par la guerre en Ukraine. Cette répartition du financement dévoile aussi des tensions : chaque État cherche à maximiser les retombées industrielles nationales, au risque de ralentir la coopération. Le deuxième défi est technologique. Au-delà de l’avion, le système de combat connecté et piloté par de l’IA sera une première européenne. Selon le Général Mandon, l’absence de projets semblables récents fait que le « vrai défi » sera le développement du moteur. Un domaine où les compétences se sont érodées depuis le Rafale. À cela s’ajoute la question de la souveraineté numérique du cloud, ce qui relève d’une prouesse technologique autant que stratégique. Enfin, le dernier défi est politique. Le SCAF repose sur un partenariat franco-allemand qui se veut uni, mais qui reste miné par des rivalités de leadership.

D’importants dilemmes internes

Dès son origine, le projet est traversé par des tensions inhérentes entre les pays et contractuels de défense impliqués. Depuis début 2025, une crise sérieuse semble s'ancrer au point où plusieurs médias européens parlent de « point mort » du projet. A la source du problème, l’union forcée entre Dassault Aviation et Airbus Defence, qui luttent pour la direction du projet. En septembre 2025, Éric Trappier, PDG de Dassault, a même émis l'hypothèse de quitter le programme en affirmant « être capable de le faire de A à Z  » sans coopération européenne. À Paris, le discours reste clair : pas question pour Dassault de se placer en position de subordination face à Airbus et Indra. L’Assemblée nationale met en avant la renommée mondiale de l’avionneur français et son savoir-faire historique pour justifier cette ligne rouge. À cela s’ajoute un impératif stratégique : le futur appareil devra assurer la mission de dissuasion nucléaire et être compatible avec le porte-avions nouvelle génération. Deux priorités non négociables pour la France.

Acteurs clés du projet européen

Au cœur du SCAF, l’ambition d’autonomie européenne se heurte à la réalité d’un enlacement d’intérêts industriels et nationaux. Trois États sont officiellement engagés : la France, l’Allemagne et l’Espagne, chacun avec ses priorités. Pour Paris, le SCAF représente un levier de souveraineté technologique et d’indépendance militaire, héritier du Rafale. Pour Berlin, il s’agit d’un instrument d’intégration industrielle européenne entraînant un partage équitable des compétences. Madrid, plus discret, cherche avant tout à s’attacher à une filière européenne pérenne et de consolider sa place dans la défense européenne.

Autour de ces États gravitent les grands contractants industriels :

Depuis son lancement, une question guide discrètement mais fermement le projet : comment le réaliser dans un écosystème de défense  dominé par les normes américaines ?

Une dépendance invisible qui verrouille la souveraineté européenne

L’ITAR (International Traffic in Arms Regulations) est une réglementation extraterritoriale qui agit sur l’exportation des technologies de défense états-uniennes inscrites sur la liste des munitions des États-Unis (USML). Tout matériel comprenant un de ses composants est sujet à une stricte conformité et à des demandes de licences auprès du Directorate of Defense Trade Controls (DDTC). Véritable arme d’influence américaine, ITAR contraint les entreprises étrangères sous risque de sanctions. La Cour des comptes rappelle que « les industriels français déposent chaque année entre 800 et 1.000 dossiers pour obtenir des licences d'exportation ». L’enjeu central pour la France est de trouver un équilibre entre coopération internationale et sauvegarde de sa souveraineté industrielle et militaire.

Depuis sa création en 1976, l’ITAR œuvre pour la domination économique américaine en contrôlant les exportations de ses alliés tout en les rendant dépendants de leurs composants. La constante évolution des règles, applicables rétroactivement, impose aux industriels une incertitude juridique permanente. En février 2018, les Etats-Unis ont bloqué la vente de 12 rafales français vers l'Égypte  pour cause de la présence de puces américaines au sein des missiles SCALP. Pareillement en 2013, ce mécanisme a bloqué la vente de  satellites espions Pléiades de Thales et Airbus aux Émirats arabes unis, un contrat de  700 millions d’euros finalement sauvé après plusieurs mois de négociations diplomatiques. Cela survient alors que les exportations deviennent cruciales pour la BITD française, qui a connu une hausse de 47 % entre 2019 et 2023. Retards de livraison, perte de contrats et dépendance accrue sont des risques encourus par les entreprises françaises.

Vers un «ITAR-free» européen

L’existence d’ITAR fait du SCAF non seulement un projet d’ingénierie militaire, mais aussi un champ de bataille politico-économique. Dans son rapport de juillet 2020, le Sénat parle de « desITARisation » pour souligner la nécessité d'indépendance. Des initiatives de contournement visent à rééquilibrer le rapport de force. La Coopération structurée permanente (CSP) lancée en 2017, favorise la coopération militaire et encourage des programmes 100 % européens. Le Fonds européen de défense (FEDef), débuté en 2021, finance la recherche et l’innovation technologique à condition d'être « ITAR-free ». De tels efforts se heurtent à des divergences nationales, notamment sur la gouvernance du programme et le partage de secrets industriels.

Une coopération technologique accrue entre industriels européens vise désormais à contourner les contraintes ITAR. Le projet SCAF illustre cette dynamique de coopération industrielle. Il rassemble Safran, Thales, Indra ou MTU Aero Engines autour d’un même objectif : développer des technologies 100 % européennes. Cette union forcée entre concurrents historiques se révèle complexe. Les rivalités industrielles freinent le partage d’informations et la mise en commun des savoir-faire. Lors du salon du Bourget en 2025, un responsable d’Airbus Defence résumait la situation : « Nous sommes des concurrents qui doivent se marier. »

Rôles de l’OTAN et de l’Union européenne

Le SCAF s’inscrit au cœur du dilemme sur comment construire une défense européenne autonome sans rompre l’équilibre avec l’OTAN. Depuis la guerre en Ukraine, la sécurité du continent repose plus que jamais sur la puissance militaire américaine. Les livraisons d’armes, systèmes de commandement, ou de renseignement restent largement fournis par Washington. Face à cette réalité de dépendance structurelle, Bruxelles tente d'équilibrer ce constat en leur faveur. « l’Europe doit être capable d’agir seule lorsque cela est nécessaire », a affirmé le Conseil de l’Union européenne en 2016. Sous l’impulsion d’Ursula von der Leyen, l’UE défend depuis 2022 une vision dite d’ « autonomie stratégique ouverte. » Cette stratégie vise à agir seule lorsque nécessaire, sans pour autant se couper de ses alliés transatlantiques. L’approche de la « Boussole stratégique » incarne cette approche : elle fixe un cadre commun pour renforcer les capacités militaires européennes tout en veillant à éviter toute duplication de l’OTAN. Ici, le SCAF est donc perçu comme symbole opérationnel de souveraineté dès lors qu’il reste compatible avec les standards de l’Alliance.

Cet équilibre demeure fragile. Les programmes d’armement européens sont soutenus via des instruments comme le FEDef ou la CSP, à condition qu’ils demeurent complémentaires de l’OTAN. Parallèlement, les États-Unis demeurent dans l’attente et l’observation du SCAF, qui pourrait défier sa domination industrielle aéronautique. Les tensions internes maintiennent donc l’Europe dans un état de dépendance partielle.

La guerre en Ukraine a donc eu un double effet. Elle a confirmé le rôle majeur de l’OTAN, tout en réveillant la conscience stratégique européenne. Le SCAF apparaît comme un réel test politique : prouver que l’Europe peut produire et exporter ses propres systèmes d’armement indépendamment.

L’opinion publique : possible voie de légitimité du SCAF 

Face à ses difficultés, le SCAF aurait tout à gagner à s’appuyer sur un soutien public plus affirmé. Aujourd’hui, le programme reste largement méconnu. En juin 2021, un rapport du Bundestag allemand a qualifié le projet SCAF comme « financièrement incalculable et une menace à long terme pour la paix ».  Ces critiques s’inscrivent dans un débat plus large sur la militarisation de l’Europe et la légitimité des dépenses de défense. 
L’absence de soutien populaire freine la dynamique politique. Sans légitimité claire, les gouvernements peinent à défendre les budgets et à convaincre les parlements. Plusieurs fois le Bundestag a exprimé des réserves et a conditionné son soutien financier à des garanties de transparence et de répartition industrielle. Ces tensions contribuent à ralentir le projet et nourrissent une méfiance entre partenaires.
Un appui citoyen plus fort pourrait transformer le SCAF en symbole de réussite, à l’image du Rafale. Ce dernier, devenu emblème du savoir-faire national, a vu ses exportations s’envoler au fil des succès diplomatiques. Une reconnaissance similaire pour le SCAF faciliterait un soutien parlementaire nécessaire à la validation de nouveaux financements. En devenant un symbole, le programme renforcera son attractivité industrielle et politique, et donc sa résilience face aux contraintes ITAR.

Analyse de la stratégie américaine 

Le droit extraterritorial des États-Unis leur permet de conserver une mainmise quasi mondiale sur le développement et l’exportation de matériel de défense. Derrière une logique de sécurité, c’est un instrument d’influence stratégique imposé à leurs alliés. Cette domination se traduit par le succès commercial du F-35, vitrine du savoir-faire aéronautique américain. Malgré des défauts techniques, cet appareil de cinquième génération séduit les armées européennes en quête de puissance et d’interopérabilité au sein de l’OTAN. La Finlande, la Pologne, le Danemark ou encore la Belgique ont fait ce choix, souvent justifié par la menace croissante venue de l’Est. Résultat : une part importante des capacités aériennes européennes repose sur une technologie américaine. Avec toutes les dépendances de maintenance, de formation et de pièces détachées que cela implique. L’influence de Washington est consolidée par cet ascendant sur l’aéronautique militaire européenne. En revanche, le programme SCAF remet directement en cause cette position dominante. En proposant une alternative européenne, il menace un écosystème où les États-Unis fixent les standards. Chaque retard et désaccord entre Dassault et Airbus, permettent aux Américains de consolider leur présence sur le marché européen.

Le verrouillage du marché est méthodique. Le F-35 impose une dépendance complète : codes sources inaccessiblesmaintenance centralisée aux États-Unis, transfert automatique de données de vol vers Lockheed Martin. Ces contraintes, souvent passées sous silence, font du F-35 un vrai outil d’ancrage politique. En choisissant cet appareil, les États membres affichent un alignement pro-américain. Ils voient dans ce partenariat une garantie directe de protection, mais au prix d'une perte d’autonomie militaire.

Les perspectives d’exportation du SCAF

Le SCAF devra donc affirmer sa place sur le marché international. Pour cela, le projet pourra avant tout s’appuyer sur l'attractivité d’une technologie de pointe alliant interopérabilité OTAN et indépendance face aux régulations américaines.

À l’export, son avenir dépendra de sa capacité à incarner un produit « ITAR-free », attractif pour les pays souhaitant se soustraire à la tutelle réglementaire américaine déjà ancrée. L’ Inde ou les Émirats arabes unis sont des exemples notables longtemps freinés par les licences ITAR. Mais cette promesse reste à concrétiser : les désaccords internes freinent une communication claire, ainsi qu’une mise en place d’une stratégie d’exportation commune.

l’Assemblée nationale française a même évoqué la création d’un cadre européen de régulation des exportations « de type ITAR ». Cela aurait pour but de garantir la protection des technologies sensibles et aussi la liberté commerciale des États membres. Une telle approche pourra donc augmenter l'attractivité du SCAF tout en nuisant les leviers d’influence américains. Cet « ITAR à l’européenne » apparaît donc comme une voie possible vers une souveraineté économique affirmée.

Si le SCAF parvient à s’imposer comme le symbole d’une autonomie industrielle européenne réussie, il pourrait potentiellement rattraper son retard commercial face au F-35.

Constat final 

À court terme, les États-Unis sortent gagnants. Les réglementations ITAR freinent considérablement l'avancée du SCAF. La création de nouvelles technologies très spécifiques et libres de toute licence américaine, tels que puces ou processeurs, nécessite de repartir de zéro. Pendant ce temps, les F-35 et autres matériels américains continuent d’équiper les forces européennes. Résultat : une partie des budgets européens de défense finance indirectement la supériorité américaine à travers des accords bilatéraux sous drapeau de l’OTAN.

Dans un contexte de tensions géopolitiques, la Russie y trouve aussi un intérêt. Elle observe une Europe militairement dépendante d’un seul allié aux priorités variables. Sans rappeler que cet allié se situe géographiquement loin du front ukrainien, ce qui peut influer sur la perception du risque et sur la réactivité stratégique de l’Alliance. Cette situation fragilise la crédibilité de la sécurité de l’Union européenne, malgré ses ambitions affichées.

À long terme, le SCAF reste porteur d’un enjeu de souveraineté historique. S'il parvient à dépasser les rivalités industrielles et à respecter son agenda, il pourrait incarner le tournant vers une réelle autonomie européenne. En cas d'échec, l’Europe entrerait dans une logique de dépendance durable. Le F-35 deviendra le standard OTAN, entraînant une perte de compétences et une fragilisation permanente de la BITD européenne.

Futures alliances 

L'échec potentiel du SCAF soulève une question fondamentale : celle d’une Europe contrainte de chercher ailleurs ses partenaires technologiques. Le Royaume-Uni a déjà pris cette direction avec le programme Tempest, développé aux côtés du Japon et de l’Italie. La France pourrait-elle, à son tour, se tourner par exemple vers la Corée du Sud pour concevoir ses futurs systèmes de combat ? Une telle réorientation bouleverserait profondément la carte des alliances technologiques et militaires.


Félix Couratin (SIE29 de l’Ecole de Guerre Economique)