Lecture occidentale de la guerre d’information entre l’Ukraine et la Russie

L'invasion russe n'est pas seulement une confrontation militaire. C'est également une guerre d’information, marquée par une opposition de styles de communication entre le président russe et son voisin ukrainien. D'un côté, l'espace informationnel russe est de plus en plus étanche au monde extérieur et dominé par la propagande pro-Kremlin ; de l'autre, en Ukraine, chacun raconte la guerre avec son smartphone. Si dans son élan militaire, l'armée russe a bombardé à tout-va, s'agissant du conflit des récits et des images, le rapport de force est mitigé. Pour de nombreux observateurs, il s’agit d’une forme de conflit asymétrique dans lequel tous les regards sont tournés vers le théâtre militaire. Mais que se passe-t-il sur l’échiquier informationnel ? 

La guerre d’information : la poudre aux yeux traditionnelle russe

D’abord, le contexte culturel s’y prête. C’est une règle intangible de l’art militaire si l’on vise le succès : s’assurer avant tout du soutien de sa propre population et des communautés russophones frontalières plutôt enclines à rester dans l’orbite de la Russie. Dans cette optique, Vladimir Poutine nourrit depuis plus de quinze ans, une rhétorique nostalgique et revancharde d’une Grande Russie ou de l’ex-URSS. Cette mythologie informationnelle constitue le socle du dispositif de désinformation avec moult références symboliques d’un temps où le pays était un empire puissant et craint. Principal objectif visé : discréditer ses adversaires (Ukraine et Occidentaux en premier lieu) et leurrer les opinions publiques.

Etanchéifier et canaliser la circulation de l’information

L’appareil de guerre russe va assurer une bulle informationnelle d’Etat. Qu’il s’agisse de journaux, de radios, de sites Web ou de chaînes de télévision, tous les médias encore actifs sont totalement contrôlés par l’appareil d’Etat. Pour s’en convaincre, il suffit de se référer au récent témoignage de la journaliste russe Zhanna Agalakova sur le fonctionnement de la ligne éditoriale de la chaîne publique Perviy Kanal (l’équivalent d’un TF1 en Russie). 

Dans le sillage du contrôle resserré des médias publics, le régime de Poutine va bâillonner tous les médias indépendants. Les correspondants de la presse étrangère ne sont guère mieux traités. Début mars, la direction du New York Times a décidé de retirer ses reporters de Russie, rejoignant ainsi l’exode d’autres organismes de presse internationaux craignant pour la sécurité de leurs équipes. Mais également pour leur liberté depuis que la loi russe « anti-fake-news » est entrée en vigueur le 4 mars. Celle-ci donne aux autorités russes un large pouvoir pour emprisonner les journalistes (jusqu’à 15 ans) dont le travail est jugé déplaisant ou qui mentionneraient les mots « guerre » et « invasion » à propos de l’Ukraine. Rédacteur en chef de l’Echo de Moscou, Alexeï Venediktov résume la situation : « Nous vivons maintenant dans un quasi-état de guerre, et le gouvernement introduit pas à pas des lois restrictives qui touchent à la liberté d’expression en général, pas seulement les journalistes ».

Avec l’invasion en Ukraine, les réseaux sociaux ont très vite été à leur tour dans le collimateur du Kremlin qui a par ailleurs méthodiquement construit un arsenal législatif très restrictif depuis plus de dix ans. Le 4 mars, c’est Facebook qui a été le premier à subir les foudres du régime de Poutine en étant tout simplement coupé depuis la Russie. Quant à Twitter, l’accès à son gazouillis est largement restreint. Puis, c’est Instagram qui a été banni quelques jours plus tard au motif que le réseau ne supprimait pas les messages hostiles à l’armée et aux dirigeants russes. Dernier acte de censure à date : la limitation d’accès à Google News accusé de répandre de fausses informations sur la guerre en Ukraine. Dorénavant, c’est YouTube qui est en ligne de mire des autorités russes.

Si les messageries instantanées Telegram et WhatsApp continuent de fonctionner, il n’est toutefois pas exclu que Moscou ne veuille à terme effectuer des tours de vis supplémentaires. Avec pour objectif ultime de confiner le trafic des internautes russes sur l’écosystème national, à savoir VKontakte (équivalent local de Facebook), le moteur de recherche Yandex ou encore le réseau social moins connu, Odnoklassnicki. Lesquels sont tous étroitement contrôlés par le Kremlin.

Accuser et diaboliser les autres

Là aussi, la tactique narrative est clairement établie. Il s’agit d’abord de diaboliser l’Ukraine en la faisant passer pour un Etat nazi qui commet des génocides envers les populations russophones. Notamment à travers le sulfureux régiment Azov intégré depuis à l’armée régulière ukrainienne. Un argument massue tant les ravages du nazisme en Europe de l’Est et en Russie restent vivaces dans la mémoire collective russe qui l’a douloureusement combattu lors de la deuxième guerre mondiale. Ensuite, il s’agit d’accréditer l’idée que l’OTAN est l’organisation qui tire les ficelles de l’Ukraine pour intégrer le pays dans son giron occidental. Avec dans les coulisses, les Etats-Unis qui manipulent et menacent l’influence géopolitique russe.

Le 11 mars, la Russie a ainsi convoqué le Conseil de sécurité de l’Onu pour évoquer l’utilisation par les États-Unis de ces laboratoires "secrets". Ces accusations reposent sur une théorie du complot, qui est aussi promue par la Chine et le mouvement conspirationniste américain QAnon. En Russie, les principales agences de presse assurent que l'attaque russe a empêché le développement d'une bombe nucléaire par les Ukrainiens sur le site de Tchernobyl. 

Plus communément connu sous le terme anglophone du « false flag », ce leurre informationnel consiste à imputer à son ennemi des faits ou des intentions odieux (ou imaginaires) pour mieux le discréditer et justifier ainsi une riposte à son égard. Sitôt le conflit ouvert avec l’Ukraine, la machine de guerre informationnelle russe a multiplié les attaques de ce genre. Parmi celles-ci, on peut retenir trois exemples symptomatiques de l’effet recherché :

. La présence en Ukraine d’un réseau secret de laboratoires biologiques servant à concevoir des armes chimiques. Ces laboratoires seraient financés et soutenus en sous-main par les Etats-Unis ;

. Le bombardement d’une maternité et d’un hôpital pédiatrique à Marioupol le 9 mars relèverait de la mise en scène par des nationalistes ukrainiens et non d’une offensive russe. Autre théorie propagée : le controversé régiment Azov (connu pour ses sympathies néo-nazis) se serait servi des bâtiments comme boucliers humains ;

. Les massacres de civils découverts le 2 avril dans la ville de Boutcha sont une falsification ukrainienne pour accuser l’armée russe de crimes de guerre.

Ces trois exemples mentionnés ci-dessus sont l’illustration typique de l’appareil de désinformation russe : détourner un fait, jouer sur les zones d’ombre qui peuvent subsister et inverser fortement la charge de l’accusation envers les adversaires.

Amplifier la désinformation et infiltrer en mode « soft power ».

Depuis plusieurs années, la Russie se distingue en matière de guerre d’information. Même s’il recourt en parallèle à l’usage de fake news, le régime de Poutine s’exerce aussi au « soft power ». Les cas les plus emblématiques sont l’agence de presse Sputnik News (lancée en novembre 2014) et la chaîne de télévision Russia Today (RT lancée en 2005).

Déclinés en plusieurs langues et accessibles via de multiples canaux numériques, ces deux outils d’influence n’ont de cesse de pousser des informations pro-Poutine tout en accueillant à bras ouverts et micros tendus, le ban et l’arrière-ban des dissidents populistes. Si RT et Sputnik sont désormais interdits de diffusion dans l’Union européenne depuis le 2 mars, le régime de Poutine n’abdique pas pour autant. Depuis le début de la guerre en Ukraine, ce sont par exemple les comptes Twitter des ambassades russes de plusieurs pays européens qui montent au front de la désinformation sans barguigner. En France, la représentation diplomatique russe a d’emblée adopté un discours musclé jusqu’à diffuser récemment des caricatures douteuses accusant les pays européens et les USA (avant de les supprimer).

La guerre d’information ukrainienne, un pari audacieux.

Face à une machine russe de guerre d’information bien rodée, l’Ukraine a engagé une campagne tous azimuts qui ne met pas en branle seulement les institutions officielles, mais également des milliers voire des millions d'internautes anonymes et de relais d'opinion plus ou moins influents. L'ancien comédien, populaire avant son élection en Ukraine, mais aussi en Russie, n'hésite pas à utiliser sa nombreuse communauté sur les réseaux sociaux. "Pour un militaire, ce sens de commandement, de leadership, de la responsabilité, de l'engagement, c'est tout", analyse le général Jean-Paul Palomeros, ancien chef d'État-major de l'armée de l'Air française. 

L’art de faire parler les souvenirs, une arme diplomatique payante

Depuis le début de la guerre, le président ukrainien multiplie les prises de parole devant les parlements des pays occidentaux. Aux eurodéputés, il a rappelé que l'Ukraine faisait partie de la famille européenne. Au Congrès américain, il a évoqué le souvenir de Pearl Harbor et du 11-Septembre 2001. Devant la Chambre des communes britannique, il a cité Churchill, et au Bundestag, il a parlé d'un nouveau mur divisant l'Europe.

Israël et l'Ukraine vivent sous la même menace : "la destruction totale de notre culture" a déclaré Zelensky devant les députés de la Knesset, avant de demander à Israël de "faire un choix" en soutenant son pays face à Vladimir Poutine.

La communication de contre-offensive économique, appuyer là où ça fait mal

Le conflit en Ukraine a gravement détruit l’économie du pays avec des conséquences irréversibles sur l’économie mondiale. Sous pression de l’Ukraine depuis le début du conflit, les entreprises implantées en Russie sont incitées à cesser leurs activités dans le pays. En France, le secteur du luxe a rapidement réagi. Le groupe français LVMH a suspendu provisoirement dès début mars ses 124 boutiques en Russie, tout comme Hermès. Mais face à la réticence d'autres à suivre, le président ukrainien, lors de son discours en visioconférence face au parlement français, a demandé aux entreprises françaises de "quitter la Russie". "Renault, Leroy Merlin et Auchan doivent cesser d'être les sponsors de la machine de guerre russe. Les entreprises françaises doivent arrêter de financer le meurtre d'enfants, de femmes, de viols", a insisté Volodymyr Zelensky. "Tout le monde doit se rappeler que les valeurs valent plus que les profits", a-t-il ajouté. Dans la même dynamique, le président ukrainien a publié le 08 avril un clip dénonçant l'utilisation du gaz et pétrole russe par les Européens. Une vidéo pour sensibiliser les 27 sur le poids économique de leur soutien indirect à la Russie. 

Instrumentalisation de la peur face à la menace russe

Accusant la Russie d'utiliser des bombes au phosphore, le président ukrainien Volodymyr Zelensky tente d’instrumentaliser la peur. Il s’est adressé le jeudi 24 mars à l'Otan, demandant à l'organisation "une aide militaire sans restriction". De même, dans un discours à la veille de la date marquant le premier mois de l'invasion russe, le président ukrainien surenchérie la communication stratégique, en appelant tout le monde entier à "se lever contre la guerre à partir du 24 mars". Dans la ville de Boutcha où des corps de civils ont été retrouvés, le président ukrainien dénonce « des crimes du guerre » qui seront reconnus comme « génocide ». Il est soutenu par le président américain Joe Biden qui a également réagi en réclamant la tenue d’un procès pour ces « crimes de guerre ». Comme on pouvait si attendre, la Russie a rejeté « catégoriquement » toutes les accusations. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a affirmé que les experts du ministère russe de la Défense ont découvert des signes de « falsifications vidéo » et des « fakes » dans les images présentées par les autorités ukrainiennes comme preuves d’un massacre dont elles accusent Moscou qui a demandé une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU le lundi 4 avril ».

Adjovi Raoul

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